La Libye et la Tunisie face à un djihadisme post-révolutionnaire
8 mars 2016 709 Vues

La Libye et la Tunisie face à un djihadisme post-révolutionnaire

Des combattants de Daech dans la province de Tripoli (AP)

La branche libyenne de Daech, le bien mal-nommé « Etat islamique », est aujourd’hui la plus porteuse de périls. Elle ne jouit certes pas de l’enracinement local des branches égyptienne et yéménite de Daech, qui fonde leur force, mais bride également leur rayonnement international. En revanche, la proximité de l’Europe et la capacité d’attirer des djihadistes de toute la région font aujourd’hui de cette branche libyenne la source de la menace la plus sérieuse en dehors du territoire contrôlé par Daech entre la Syrie et l’Irak.

Il importe, pour appréhender la réalité de cette menace, de rappeler que, en Libye comme ailleurs, le développement d’un djihadisme aussi agressif est le fruit de la contre-révolution plutôt que de la révolution. La Libye est, avec la Tunisie voisine, un des deux seuls Etats arabes à avoir connu une authentique révolution durant l’année 2011. Mais, là où la Tunisie a pu mener une transition démocratique, consacrée par l’adoption d’une nouvelle constitution, la Libye s’est enfoncée dans la crise, après les élections générales trop hâtivement convoquées en juillet 2012.

DEUX GOUVERNEMENTS

Deux gouvernements, appuyés chacun sur une assemblée élue dans des conditions discutables, affirment l’un comme l’autre incarner la légitimité de la Libye, légitimité « révolutionnaire » pour la coalition « Aube de Libye » et son gouvernement basé à Tripoli, légitimité « internationale » pour le gouvernement basé à Tobrouk, et effectivement reconnu comme tel par l’ONU et les grandes puissances. C’est le général Khalifa Haftar qui détient le portefeuille de la Défense à Tobrouk, avec le soutien actif de l’Egypte et des Emirats arabes unis, qui n’ont pas hésité en 2014-15 à engager leur aviation à ses côtés.

La présence djihadiste est ancienne à Benghazi, mais c’est plus à l’Est de la Cyrénaïque, dans la ville de Derna, que Daech a établi à l’automne 2014 sa première implantation en Libye. Force est de constater que les troupes de Haftar, basées à Tobrouk, soit à moins de deux cent kilomètres de Derna, ont préféré concentrer leurs frappes sur les fidèles du gouvernement de Tripoli plutôt que sur les djihadistes. Ce sont finalement des milices se réclamant de Tripoli qui ont éliminé la présence territoriale de Daech en Cyrénaïque, même si Baghdadi y compte encore de nombreux partisans.

Très affaibli à Derna, Daech va en revanche réussir en 2015 à s’implanter à Syrte, à mi-chemin des sièges des deux gouvernements rivaux. Cette ville et sa région, berceau de Moammar Qaddafi, avaient été ostensiblement privilégiées durant les 41 ans de règne du dictateur déchu, assassiné d’ailleurs à Syrte en octobre 2011. Ce sont les miliciens du bastion « révolutionnaire » de Misrata qui s’emparent de la ville après la chute du tyran. Leur brutalité ne va pas peu contribuer à faire basculer dans le djihadisme les combattants locaux, furieux de ce qu’ils ressentent comme une « occupation » étrangère à leur cité.

UN PROCESSUS QUI AURAIT PU ÊTRE ENRAYÉ

Ce processus se développe sur plusieurs années, ce qui prouve qu’il n’avait rien de fatal et qu’il aurait pu être enrayé si Syrte avait été intégrée aux structures de la Libye post-Kadhafi. Mais le gouvernement de Tripoli et les milices de Misrata n’y voient qu’un nid de « contre-révolutionnaires », tandis que le gouvernement de Tobrouk et la soi-disant « armée » de Haftar dénoncent à Syrte la dérive djihadiste de leurs rivaux de Tripoli. C’est donc à la faveur de ce jeu à somme nulle entre Tripoli et Tobrouk que Daech a pu établir à Syrte sa « province de Tripolitaine » (wilaya de Trablus, comme la branche égyptienne de Daech est la « province du Sinaï »).

Durant la deuxième moitié de 2015, Daech consolide sa présence à Syrte (non sans y liquider des dizaines de personnes dans des affrontements ou « exécutions »). L’influence djihadiste s’étend le long de la route littorale vers l’Est sur pas moins de deux cents kilomètres, au point d’atteindre les faubourgs de Sedra. Daech menace ainsi directement la zone des terminaux pétroliers qui avait été le théâtre des combats les plus acharnés de l’été 2011 entre le régime Kadhafi et les milices révolutionnaires.

Photo d'Abu Nabil al-Anbari, de son vrai nom Wissam Najm Abd Zayd al Zubaydi, tué par une frappe américaine.

Photo d’Abu Nabil al-Anbari, de son vrai nom Wissam Najm Abd Zayd al Zubaydi, tué par une frappe américaine.

Cette montée en puissance a été menée sous l’égide d’un cadre irakien de Daech, dépêché pour cette mission depuis la direction centrale de l’organisation djihadiste. Abou Nabil al-Anbari, de son vrai nom Wissam Abd Zayd Zubaydi, a sans doute rejoint la Libye par la voie maritime, alors que la plupart des recrues étrangères de Daech en Libye, souvent originaires des pays voisins, empruntent les frontières terrestres. Le commissaire politique de Daech œuvre en tout cas à une internationalisation de la hiérarchie comme du recrutement de la branche libyenne, avec application désormais rigoureuse de son programme totalitaire.

OFFENSIVE MAJEURE EN TUNISIE

Les trois à cinq mille combattants de Daech en Libye se trouvent essentiellement entre Syrte et Sedra, le cœur de la « province de Tripolitaine ». Mais des poches djihadistes restent actives plus à l’Ouest, notamment à Beni Walid ou à Sabratha. Et c’est à Derna qu’un raid américain, le premier du genre en Libye contre Daech, vise en novembre 2015 Abou Nabil al-Anbari, donné pour mort par le Pentagone. Trois mois plus tard, ce sont des dizaines de djihadistes qui auraient été tués dans le bombardement par les Etats-Unis d’un camp de Daech à Sabratha.

Cette frappe américaine, loin de neutraliser la frontière toute proche avec la Tunisie, accélère le déclenchement d’une offensive majeure de Daech contre la ville tunisienne de Ben Guerdane. Le bilan donné par les autorités tunisiennes en ce 8 mars 2016 dépasse les cinquante morts, dont une trentaine de djihadistes. Après avoir entraîné dans les camps de Sabratha les terroristes qui ont frappé le musée du Bardo, en mars 2015, puis un hôtel de Sousse, en juin 2015, Daech a donc été en mesure de lancer une attaque transfrontalière, heureusement écrasée dans le sang.

La faillite de la coalition « Aube de Libye » et du gouvernement de Tripoli est terrible à Sabratha, après l’avoir été à Syrte. Il est urgent que, au-delà des discussions sur un « gouvernement d’union nationale » entre Tripoli et Tobrouk, les acteurs miliciens des deux camps entament enfin une coordination de leurs efforts contre l’ennemi prioritaire qu’est devenu Daech pour eux tous. Quant à la Tunisie, frappée par les djihadistes pour la réussite de sa transition démocratique, elle mérite plus que jamais un soutien massif de l’Europe et des Etats-Unis.

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Source: La Libye et la Tunisie face à un djihadisme post-révolutionnaire

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